Littérature et morale

Contestation de la figure de l'écrivain

Où s'arrête la liberté d'expression ? La plupart d'entre nous savent que l'incitation à la haine raciale constitue une infraction pénale et peut donc conduire un auteur devant les tribunaux. Sur un tout autre plan, Vladimir Nabokov pourrait aujourd'hui avec son chef-d'oeuvre "Lolita" se voir accusé de pédophilie et s'attirer les foudres de la justice.

Toujours au chapitre des mœurs mais dans un contexte fort différent, nombre de nos contemporains ont quelque mal à imaginer a contrario qu'un poète de la stature de Charles Baudelaire (six de ses pièces furent clouées au pilori) ait pu subir une condamnation outrageante, elle-même levée seulement en 1949. Louis-Ferdinand Céline dont trop d'écrits portent la marque d'un antisémitisme échevelé, est qu'on le veuille ou non souvent considéré, à côté de Marcel Proust, comme un des plus grands écrivains français du vingtième siècle. "Voyage au bout de la nuit" et "Mort à crédit" demeurent en effet des œuvres majeures, même si l'homme qui les a conçues n'a pas lieu d'inspirer la moindre sympathie aux lecteurs.

Ces écrivains immoraux qui ont écrit des chefs-d'oeuvre 

A son tour, le détestable Lucien Rebatet, père de l'ouvrage abject intitulé "Les Décombres" n'a pas manqué plus tard de se signaler par "Une histoire de la musique" en tous points remarquable, laquelle lui valut d'ailleurs l'admiration de bien des mélomanes.

Plus loin dans le temps, il semble avéré que François Villon jouait du couteau plus que de raison, bref se conduisait en voyou, voire en criminel. Or qui n'a pas éprouvé une émotion rare et forte à la lecture de "La ballade des pendus" ? Certes, entre tous ces écrivains, des différences considérables subsistent, et il serait hasardeux de jeter un regard uniforme sur des destins si dissemblables, si contrastés, si divers.

Quel est le rôle de la morale en littérature ?

Quoi qu'il en soit, une question en filigrane reste lancinante. La morale a-t-elle une légitimité face à la littérature et aux littérateurs ? En la matière, les avis divergent car ils expriment de manière plus ou moins nuancée notre façon d'appréhender le binôme œuvre/créateur.

La responsabilité de l'écrivain, dans des situations particulièrement graves, a même vu s'opposer maints intellectuels. Le cas particulier de Robert Brasillach est à cet égard édifiant. Jean-Paul Sartre réclamait sa tête. François Mauriac voulait le soustraire à la peine capitale. Le général de Gaulle, convaincu que le talent représentait un facteur aggravant (il s'agissait ici d'intelligence avec l'ennemi) trancha en faveur du premier.   

Thierry CABOT dans Débats.
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