Maîtresse d'esthète - Jean de Tinan

Ce texte est une réponse à Chercheur en littérature - Enquête Jean de Tinan de Lucie Laval.

Jean de Tinan - nègre littéraire de Willy

Mes vieux démons me rattrapent... Je me suis replongée pendant ma petite semaine de vacances dans la lecture de Jean de Tinan, ce merveilleux auteur du 19ème siècle sur lequel j'ai travaillé dans le cadre de mon Master à la Sorbonne. Quand mon père me voyait ainsi relire des livres il ne pouvait s'empêcher de s'exclamer d'un air désespéré : "Mais enfin tu as tellement de livres à lire et tu relis celui-là..." Et oui, j'aime relire les livres qui m'ont fait rêver, pleurer ou rire. On les redécouvre à chaque fois et c'est un enchantement : on comprend de nouvelles nuances, on retrouve ces personnages qui nous sont chers, on pénètre en quelque sorte dans un lieu à la fois familier, accueillant et complice. Pourquoi ne pas en profiter ?

Jean de Tinan a écrit très peu de romans car comme je ne cesse de vous le répéter dans ce webzine, il est mort à l'âge de 24 ans. Cependant c'était un étudiant fauché, comme tous les étudiants, et c'est par nécessité et pour notre plus grand plaisir qu'il accepta d'écrire pour Willy (ex-mari de Colette) un roman intitulé Maîtresse d'Esthètes. Un grand merci à la fainéantise et à l'opportunisme de Willy !

Un couple littéraire et dévorant

Ce roman présente l'histoire (vraie) d'un sculpteur tombant subitement amoureux de son modèle, modèle qui finit par l'épuiser physiquement et moralement par ses exigences sexuelles extravagantes. Il se trouve que cette mésaventure arriva au sculpteur - et ami de Willy - Fix-Masseau, qui s'amouracha d'une jeune esthète grande consommatrice d'artistes et de jeunes gens de lettres : Minna de Nyzot. 



Tinan entreprend donc de décrire sous des pseudonymes les membres des cercles littéraires et artistiques dans lesquels évoluaient les deux tourtereaux. On y retrouve Willy et Tinan eux-mêmes, mais aussi le Sâr Pélandan, Maeterlinck, Christian Beck, Lugné-Poe, Jean Lorrain, Alfred Vallette et j'en passe... Tout le gratin littéraire du Mercure de France et du Théâtre de l'Oeuvre. Et les frasques du jeune couple amusent beaucoup tous ces protagonistes, jusqu'à ce que le sculpteur, à bout de force, appelle son ami Jimmy à l'aide pour l'extraire des griffes de sa dulcinée. Ce roman illustre donc à la perfection les limites que peuvent atteindre un homme et femme lancés dans une joute sexuelle débridée. 

De "l'excellent Tinan" selon Pierre Louÿs

Lorsque Maîtresse d'Esthètes parait en 1897, le secret de polichinelle autour de la paternité du livre est bien vite dévoilé... Car c'est du Tinan tout craché ! Et son ami Pierre Louÿs ne se gène d'ailleurs pas pour signifier à Tinan que ce dernier a sans doute commis une erreur en laissant Willy signer le livre à sa place. Voici une lettre de Pierre Louÿs à Tinan datant de la publication du livre et que vous pouvez trouver dans la Biographie de Jean de Tinan signée Jean-Paul Goujon :

"Es-tu fou d'avoir donné quelque chose d'aussi bien à X [Willy] ! C'est plein de choses trouvées, c'est d'une animation, d'une vie étonnantes, et puis surtout, c'est tout toi. (...) Mais tu as cru faire un livre de seconde qualité et je t'assure que tu t'es trompé. Les trois premiers chapitres sont de l'excellent Tinan. Précisément à l'âge où tu te fais une originalité, ce n'est vraiment pas le moment de la distribuer aux autres."

Heureusement que NOUS savons que Tinan est l'auteur de ce roman à la fois drôle, jeune, virtuose et désabusé. Je vous encourage grandement à le lire - il est épuisé mais je suis sûre que vous pouvez le trouver d'occasion - car c'est un petit bijou d'humour et d'amour des mots. J'aime j'aime j'aime...

Lucie Laval dans Un Homme – Une Femme.
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