Un écrivain - Une écrivaine

It’s raining men

Si je vous demande de me citer des écrivaines françaises non contemporaines, je m’attends à ce que les doigts d’une main suffisent à les compter. De deux mains tout au plus. Vous penserez à George Sand, à Marguerite Duras, à Colette sans doute. Et puis en cherchant un peu, vous me parleriez peut-être de la Marquise de Sévigné, épistolière de renom et puis sans doute aussi Madame de La Fayette. Voilà qui nous fait cinq.

Bien sûr, il y a davantage d’auteures françaises, souvent plus proches de nous : Simone de Beauvoir, Nathalie Sarraute, Annie Ernaux, Françoise Sagan… Cependant, si vous imaginez une frise historique de l’écriture en France, que d’hommes !

Mais alors où étaient les écrivaines, pendant tout ce temps ?

Eh bien, dans la cuisine. Ou dans la chambre des enfants. Ou dans n’importe quelle pièce de leur maison, bien occupée par leurs travaux domestiques. Ce n’est pas un scoop de dire cela aujourd’hui, mais ça l’était en 1929, quand Virginia Woolf écrit dans Une Chambre à soi :
"Je vous ai dit au cours de cette conférence que Shakespeare avait une sœur ; mais n’allez pas à sa recherche dans la vie du poète écrite par sir Sidney Lee. Cette sœur de Shakespeare mourut jeune… hélas, elle n’écrivit jamais le moindre mot. Elle est enterrée là où les omnibus s’arrêtent aujourd’hui, en face d’Elephant and Castle. Or, j’ai la conviction que cette poétesse, qui n’a jamais écrit un mot et qui fut enterrée à ce carrefour, vit encore. Elle vit en vous et en moi, et en nombre d’autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants."

Dans cet ouvrage, Virginia Woolf imagine ce qui se serait passé si la petite sœur de Shakespeare avait eu le même talent que son frère. Serait-elle partie vivre à Londres, sans le sou, pour écrire et créer sa troupe de théâtre ? Non. Virginia Woolf affirme que la petite sœur de Shakespeare aurait été battue pour avoir de telles aspirations et enfermée dans sa chambre jusqu’à ce que l’usure la ramène à la raison et au mariage. De toute façon, tout cela n’est déjà que fiction, puisque les seules matières que la petite sœur de Shakespeare aurait étudié auraient été la couture et le ménage. Adieu pièces, scènes, costumes…

Avant que de statuer sur l’absence de talent littéraire des femmes, il faut donc les laisser créer les moyens de leurs ambitions qui sont, sel'on Virginia Woolf : une chambre à soi que l’on peut fermer à clé – l’intimité – et 500 livres de rente – l’indépendance. Une fois ces conditions réunies, alors les femmes peuvent se permettre de se muer en écrivaines. Analyse qui semble validée lorsque l’on regarde les rares écrivaines que l’histoire a retenues : Madame de Staël, Olympe de Gouges, Delphine de Girardin et celles que nous avons déjà citées plus haut. J’ajouterai également qu’elles ont besoin d’avoir accès à l’éducation.

Si et seulement si ces trois conditions étaient réunies, alors les femmes pouvaient prétendre à l’égalité avec leurs homologues masculins, me dites-vous.

Et la reconnaissance ?

A égalité ? Comme vous y allez ! Une fois l’œuvre écrite, encore fallait-il qu’elle soit reconnue par la société. Or cette société était le fruit de valeurs et de jugements tous masculins, eux aussi. Voici ce que disait la comédienne Cécile Sorel en 1924 à propos de l’inexistence de femmes dramaturges : « S’il n’y pas de femmes auteurs dramatiques, ce n’est pas parce qu’elles ne peuvent pas, mais parce que les hommes ne le veulent pas. C’est une grande injustice, mais c’est ainsi ; en France, les hommes se serrent les coudes afin que les femmes ne deviennent pas leurs égales en faisant les mêmes métiers qu’eux. Les femmes qui ont tâté de la carrière dramatique se sont découragées devant tant de mauvais vouloir. Et comment en serait-il autrement puisque ce sont les hommes qui jugent et qui acceptent ou refusent une pièce ? »

Les hommes n’ont en effet pas hésité à bâillonner les femmes, en renforçant leur dépendance, en les décrédibilisant ou, pire, en volant leur travail ! Les femmes qui avaient des velléités d’écrire se sont ainsi longtemps entendues traiter de « bas-bleu » que le Larousse définit comme suit : « Femme d'une pédanterie ridicule, qui a des prétentions littéraires ». Ite missa est. Il est alors plus facile – nécessaire ? – de se faire passer pour homme pour écrire, ce que fera George Sand. Et que dire du premier mari de Colette, Henry Gauthier-Villars dit Willy, qui signa de son seul nom les premiers ouvrages de sa femme ? Et de Paul Valéry qui s’inspira parfois amplement de certains écrits de sa compagne Catherine Pozzi ? Et de Bel-Ami, le héros du roman éponyme de Maupassant qui propose à la femme de son ami d’être son bras armé et de porter ses idées, soit d’écrire ses articles journalistiques à sa place – après tout, elle le fait déjà pour son mari.

Et aujourd’hui ?

Ce triste constat a bien évolué : aujourd’hui, écrivains et écrivaines jouissent en général des mêmes conditions d’écriture – intimité, indépendance et éducation – et sont au coude-à-coude en librairie. La situation est donc bien différente pour ce qui est de la littérature et des écrits contemporains.

Mais qu’en est-il de ces grands classiques, de ces auteurs que l’on doit lire à l’école notamment ? Diglee a récemment posté un article à ce sujet dans lequel elle rapporte avec stupeur que de 2001 à 2014, soit en 13 ans, AUCUNE femme n’a été au programme du bac de Terminale littéraire (contre 32 hommes). Je crois pouvoir dire que pour ma part, je n’ai jamais lu de livre écrit par une femme dans le cadre de ma scolarité sauf un, en anglais : The Fifth Child de Doris Lessing.

Suite à l’article de Diglee, Libération est allé demander leur avis aux professeurs à ce sujet. Si je pense qu’il est vrai qu’il « ne faudrait pas essayer de chercher une parité qui ne peut pas exister » je recrache mon thé par les narines lorsque je lis que « si l’on va chercher des écrivains de second ordre [pour obtenir la parité, ndlr], on va atteindre le but inverse de celui que l’on cherche (citation d’un professeur, Romain Vign'est).» Nous sommes d’accord, il y a bien moins d’auteures que d’auteurs, nous avons évoqué les raisons de ce déséquilibre plus haut, mais il y a tout de même de nombreuses écrivaines qui trouveraient parfaitement leur place dans les programmes et qui sont loin d’être ‘de seconde zone’ !

Pour conclure

Nous, à Librosophia, on aime aussi bien les femmes que les hommes. Pour nous, la production littéraire des femmes n’est pas simplement une branche de la littérature. Alors que les livres soient le fruit du travail d’hommes ou de femmes, lisons !


Sources : 

L'article de Diglee, "Femmes de lettres, je vous aime" : http://diglee.com/femmes-de-lettres-je-vous-aime/ 

L'article de Libération suite à celui de Diglee : http://www.liberation.fr/societe/2015/04/24/les-femmes-de-lettres-ces-grandes-oubliees-des-programmes_1246485

La recherche de Michèle Touret, "Où sont-elles ? Que font-elles ? La place des femmes dans l’histoire littéraire. Un point de vue de vingtiémiste" : http://www.fabula.org/lht/7/touret.html 

Image : Fragonard, La lettre d'amour

Bee dans Un Homme – Une Femme.
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Louknaille Un article très intéressant! Pour ma part, dans ma scolarité, j'ai eu à lire La Princesse de Clèves (Madame de la Fayette), j'ai le souvenir d'un brevet blanc basé sur un extrait de George Sand et d'un thème d'anglais de concours blanc sur Marguerite Duras. Un vague souvenir de Sappho, aussi.

La littérature anglo-saxonne serait-elle plus paritaire? Car j'ai aussi pu étudier les œuvres des sœurs Brontë, Jane Austen, George Eliot, Margaret Atwood, Virginia Woolf et d'autres, sans doute.
Bee Peut-être les anglophones ont-elles été plus promptes à réagir par la suite ? Parce qu'initialement, elles étaient confrontées aux mêmes soucis que les Françaises (Virginia Woolf traitaient entre autres de ses compatriotes).

J'ai lu la Princesse de Clèves aussi, mais en prépa, donc je ne l'ai pas compté. D'autant que Madame de la Fayette n'a jamais revendiqué avoir écrit ledit ouvrage. Afin d'éviter de passer pour un bas-bleu, sans doute.
Thierry CABOT Cet article est ô combien juste ! Même si aujourd'hui, nombre de femmes investissent le champ littéraire avec un talent indéniable, la reconnaissance n'est pas toujours là. Le génie n'a pas de sexe.
Bee Et pourtant je me souviens d'un employeur qui tenait une librairie numérique et qui me disait que non, les livres écrits par des femmes (tous !), il n'y arrivait pas...

Je suis bien d'accord avec vous Thierry, le génie n'a pas de sexe.
Thierry CABOT Contrairement d'ailleurs à une idée encore largement répandue, l'écriture féminine n'existe pas. Combien de fois ! ai-je entendu cette inanité : "c'est un style de femme". Mais non, mais non. Le style lui-même n'a pas de sexe. C'est tellement vrai que l'on peut trouver une étroite parenté stylistique entre une femme et un homme. Cherchez l'erreur (rires).
Votre témoignage, Bee, est accablant. En quoi une femme auteur d'un livre numérique manquerait-elle de crédibilité ? Cela fait frémir !
Lucie Laval Voici un article EXCELLENT !!! Merci Bee pour cette chronique absolument géniale, et j'attendais justement de voir au cours de ma lecture si tu parlerais de Willy... l'imposteur par excellence. Je connais d'ailleurs une femme qui a joué avec les mêmes codes que les hommes de son époque, et qui vient mettre un peu de baume sur les constats accablants de ton article. Il s'agit de Liane de Pougy, une des courtisanes les plus recherchées de Paris au XIXème siècle, qui fit écrire par de jeunes écrivains (Hommes) des livres qu'elle signa de son nom. Par la suite, elle écrivit elle-même des Mémoires, ses Cahiers Bleus, qui sont de toute beauté... Ainsi, elle a exploité des hommes et ces écrits ont été raillés par la critique, et son oeuvre véritable a été louée par ses contemporains. C'est un exemple plein de paradoxes qui montre bien le rapport délicat et provocateur des femmes à l'écriture je trouve... Bref, Bee, encore une fois, un article EXCELLENT !
Bee Ravie qu'il te plaise

Je ne connaissais cette farce de Liane de Pougy !
Lucie Laval Liane de Pougy était très facétieuse
CrayonGris Moi non plus je ne connaissais pas Liane de Pougy et j'ai, moi aussi, beaucoup apprécié votre article.
Vous savez, ce qui me console dans cette (désolante) observation, c'est que les hommes ont écrit beaucoup certes, mais ont écrit sur les femmes...Et rien que ça, ça devrait faire du bien ! Je n'ouvrirai pas le débat sur ce que sont ces messieurs sans nous car ce n'est ni l'endroit, si à proprement parlé le sujet mais accordez-le moi et observez ce qu'il resterait si nous retirions tous les ouvrages inspirés de la femme !
Lucie Laval En effet CrayonGris c'est un point de vue intéressant
CrayonGris Hé hé hé! ;-)
Lucie Laval Décidément j'adore cette chronique...
Lucie Laval Aaah ce débat a été remis au goût du jour par une enseignante qui a lancé une pétition pour dénoncer l'absence d'auteures dans le programme de français du Bac L !
C'est ici sur Actualitté : http://www.livreshebdo.fr/article/une-petition-denonce-labsence-dauteures-au-programme-du-bac-litteraire
Bee C'est un début ! Vivement le Bac tout court !
Lucie Laval Comme tu dis ! Ils prennent des précautions pour le moment...

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