Interview d'un poète d'aujourd'hui

Ce texte est une réponse à Voltaire - le philosophe avant le poète de Thierry CABOT.
Nous avons eu le plaisir sur Libro d'accueillir dans notre comité de rédaction du Webzine Thierry Cabot, membre sur Librosophia depuis quelques mois. Son amour pour nos auteurs Classiques nous a séduit ainsi que ses textes et vous les retrouverez donc régulièrement dans les pages du webzine. Mais Thierry Cabot est aussi un poète, alors c'est quoi, un poète d'aujourd'hui ? Interview exclusive !

Quelle serait votre définition du "poète" ? 

Aucune définition de la poésie ne me satisfait vraiment. Celles dont beaucoup d'auteurs se réclament, ne sont en fait que l'expression inavouée de leurs choix esthétiques. Chacun possédant la sienne, il est ô combien malaisé d'en retenir une qui soit réellement englobante. Paul Valéry note d'ailleurs, non sans humour : "la plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie." 

Ces éléments mis en exergue, il est sans doute encore moins facile d'appréhender les caractéristiques du poète. De plus en plus galvaudé, le sens donné à ce mot évoque autant un état d'esprit face au monde (quel poète !) qu'un créateur en bonne et due forme. Si l'on doit s'en tenir à une définition uniquement littéraire, je me hasarderai à dire - pour ne pas me dérober à votre question - que le poète est celui qui a la capacité de faire vibrer en nous dans un langage revisité la part d'inconnu et de mystère dont toute vie offre le foisonnant tableau. 

Le poète a-t-il un rôle particulier à jouer dans la société d'aujourd'hui ? 

Force est d'admettre que le poète a plus que jamais aujourd'hui un rôle fondamental à jouer comme éveilleur de sens, comme questionneur de l'essentiel. La création poétique à bien des égards repose sur un rapport singulier au monde. Dans une société marquée par un matérialisme échevelé, où la compétition sous des formes diverses ne cesse d'opposer les individus, où le comment fait oublier le pourquoi, le poète conserve un peu l'image du résistant avec sa manière toute personnelle de dire les choses, d'interroger le réel, de réenchanter le rêve

Face aux discours convenus et usés jusqu'à la moelle, il donne à entendre ce je ne sais quoi d'irréductible que l'on ne peut en rien vassaliser, museler, éteindre. Les ressources de la langue lui permettent ainsi de donner d'autres résonances aux mots, d'en épouser la musique et le rythme et, au travers des images, d'en restituer l'émotion première. Sous sa plume, une nouvelle respiration se fait jour, une ouverture se manifeste, un univers particulier se dévoile. 

Quel genre de poète êtes-vous ? 

Voilà une question à laquelle il est fort difficile de répondre. Ce n'est déjà pas une mince affaire de hasarder une définition du poète, tant celles-ci sont multiples. C'est encore moins évident d'en brosser le portrait. Je crois appartenir à la famille des poètes lyriques, même si cet adjectif n'éclaire que partiellement ma démarche littéraire. 

Je crois également inscrire mon art dans une perspective systémique où les poèmes mis en tension les uns par rapport aux autres ne sont nullement réunis par hasard, où chacun d'eux participe à la vie d'un ensemble en perpétuel mouvement. Je crois enfin être à ma manière un peintre de la condition humaine en faisant s'entrecroiser des tranches de vie, des états d'âme, des mosaïques de sentiments, de sensations, de vertiges, d'élans vers le ciel ou l'abîme. 

Que représente pour vous l'écriture ? Un passe-temps, un besoin, une quête ?  

Le mot "passe-temps" ne me paraît guère adapté à une activité d'ordre vocationnel. L'écriture est non seulement à mes yeux un "besoin" et une "quête" mais aussi un "désir d'accomplissement". C'est peut-être d'ailleurs cette dernière formule qui rend le mieux compte de mon élan initial vers la création poétique à l'âge de 14 ans. Au fil du temps toutefois, j'ai compris qu'un vocable essentiel - souvent occulté par ceux qui s'imaginent naïvement que la poésie est surtout affaire d'inspiration - manquait au tableau. Il s'agit du mot "travail". Sans lui, quelle que soit l'impulsion donnée à une œuvre, rien de bien tangible ne voit le jour. C'est au prix d'inlassables efforts que le poète traversé d'images et de sensations, finit par trouver son chemin de lumière. 

Si vous deviez conseiller la lecture d'un poète à un jeune lecteur, quel serait-il et pourquoi ? 

Je recommanderais à un jeune poète non pas la lecture d'un seul poète mais de quatorze. Il s'agit chronologiquement de François Villon, Pierre de Ronsard, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Emile Nelligan, Guillaume Apollinaire, Paul Valéry, Henri Michaux, René Char. Ceux-ci composent à mes yeux une sorte de "Panthéon poétique" qui m'a inspiré du reste le poème du même nom.  Dans un style reconnaissable entre tous, leur génie a su trouver les expressions les plus hautes en matière artistique. Ce choix pour le moins subjectif n'engage évidemment que moi. 

Si vous aviez trois conseils à donner à un apprenti poète, quels seraient-ils ?  

D'abord, je lui conseillerais de lire encore et encore afin de se familiariser avec un patrimoine poétique vieux de plusieurs siècles. 
Ensuite, je l'inciterais à faire des gammes et des gammes avant de se lancer dans l'écriture de quelque ouvrage que ce soit. Enfin, je lui demanderais d'imposer sa griffe, d'aiguiser sa sensibilité, de cultiver sa différence et de travailler, travailler, travailler... sans fin, sans fin, sans fin... 

Votre recueil "La Blessure des Mots" est un recueil sur lequel vous avez travaillé de nombreuses années, pouvez-vous nous en dire plus sur la genèse de ce projet poétique ?  

La genèse de ce projet poétique remonte à ma vingtième année. "La Blessure des Mots" est le fruit d'un long travail poursuivi sans relâche de 1978 à 2011. En 2014, ce livre a fait l'objet d'une deuxième édition qui porte de 130 à 161 textes l'ensemble de l'œuvre. Dans un avant-propos récent, il est précisé : "31 poèmes sont venus s'ajouter aux précédents de manière quasi naturelle. Ils forment eux-mêmes l'élargissement d'une vision, d'un regard, d'un questionnement sur le monde et la vie. Grâce à un phénomène de capillarité, lesdits poèmes non seulement dialoguent entre eux mais ont vocation à se fondre dans le creuset des textes composés plus tôt." 

Ici la condition humaine apparaît comme une errance face à l'amour, l'espoir, la douleur, le temps, la finitude. Parmi les thèmes abordés, celui du "temps qui passe" occupe une place majeure car il structure, par vagues successives, la totalité de l'ouvrage. Fidèle à la versification traditionnelle, j'ai par ailleurs œuvré dans la mesure du possible à la diversification de la métrique et des formes poétiques. Un quatrain formé de pentasyllabes aux rimes embrassées ne peut être en effet confondu avec un douzain formé d'alexandrins aux rimes suivies. Un sonnet n'obéit pas aux mêmes règles qu'un rondeau. Le moindre rythme, la moindre sonorité influent sur l'orientation donnée à un poème. Les détails en art ont souvent beaucoup d'importance ; c'est par eux que se tisse le paysage des couleurs et des émotions.

Lucie Laval dans Illustres Méconnus.
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