Lucien Descaves ou la malédiction d'un nom

Romancier, dramaturge et journaliste engagé

Lucien Descaves (1861-1949) appartient à la longue cohorte des écrivains que la mémoire collective a injustement relégués dans l’obscurité la plus totale. Romancier, dramaturge et journaliste engagé, l'auteur de Sous-Offs est loin d'avoir été l'homme d'une seule vocation. Sa philanthropie et sa conception éminemment progressiste de la littérature avaient fait de lui une figure marquante de son époque ; son tempérament batailleur et sa fidélité indéfectible à un idéal de justice universelle lui valurent la réputation d'un être sulfureux et intransigeant, grognant et griffu, claqueur de portes et adeptes de ruptures.

Pour Louis Pergot, "Lucien Descaves est toujours en colère : c’est sa vie. Tant qu’il y aura, de par le monde, de l’injustice et de la misère, des canailles richement pourvues au détriment de ceux qui le méritent, des honnêtes gens et des malheureux qui souffrent, il y aura de la révolte dans son cœur et des inflexions de rage dans sa voix."(1)  

Débuts prometteurs en littérature

Les balbutiements de la plume de Lucien Descaves remontent à la fin des années 1870 où il s'essaie à la poésie dans le sillage de Baudelaire d'abord, de Richepin ensuite. Son recueil de poèmes Choses des rues et Choses d’amour déplaît toutefois à l'éditeur Kistemaeckers qui l'aiguille vers la prose. Descaves lui présente alors un recueil de sept nouvelles, Le Calvaire d'Héloïse Pajadou que l'éditeur des débutants accepte aussitôt. Et c'est ainsi que le jeune littérateur rejoint le cercle des écrivains naturalistes jusque là réunis sous la bannière de l'école zoliste. Cette allégeance au maître de Médan s'avère cependant de courte durée puisqu'il signe, en août 1887, le « Manifeste des cinq » qui n'est autre qu'un violent pamphlet dénonçant les abus du pontife et appelant à un renouveau du Naturalisme.

En novembre 1889, il défraie encore une fois la chronique en publiant Sous-Offs, un roman au ton pamphlétaire et à l'ironie caustique dans lequel il revient sur les quatre années de son service militaire. Le séjour sous les drapeaux y est présenté comme une expérience avilissante et traumatisante, et les sous-officiers comme l'incarnation de toutes les tares du monde. Ce roman lui vaut les foudres de la presse nationaliste ce qui n'a pas été sans susciter l'ire du gouvernement qui s’empressa d’intenter des poursuites contre l'auteur et son éditeur pour "injures à l’armée et outrages aux bonnes mœurs". Acquitté, Descaves se consacre à la rédaction de son roman Les Emmurés dédié « aux aveugles pour aider au défrichement de leurs ténèbres et aux voyants pour déraciner les préjugés séculaires». A la fois récit documentaire et roman d'apprentissage, cette œuvre témoigne de l'engagement indéfectible de Descaves en faveur de la cause typhlophile.
En même temps, l'auteur de Sous-Offs se passionne pour les idées libertaires et collaborent à des journaux d'obédience anarchiste à l'instar des Temps nouveaux de Jean Grave et de L’En dehors de Zo d’Axa

S'élabore alors le projet d'écrire La Commune à laquelle il consacre deux romans, La Colonne (1903) et Philémon, Vieux de la Vieille (1913). Dans ce dernier, il se montre sensible au sort misérable réservés aux soldats et aux ouvriers, deux camarades d'infortunes qui font l'objet des mêmes machinations : "Chair à canon et chair à fabrique sont les engrais au meilleur marché. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre". Une année plus tard, il publie Barabbas, Paroles dans la vallée, une sorte d'évangile à rebours dans lequel il donne libre court à une iconoclastie inédite et ravageuse ; Barabbas y apparaît comme un digne représentant de tous les parias, exclus et autres damnés de l'Histoire. Ceci résume parfaitement le combat de Descaves qui n'a eu de cesse de réhabiliter dans ses articles, ses rééditions, ses préfaces et postfaces plusieurs communards à l'instar de Jules Vallès, Gustave Lefrançais ou encore Maxime Vuillaume.

Défenseur des petites gens

Dans son théâtre, il se montre sensible à l'existence des petites gens, des infirmes et des oubliés ; sa pièce La Cage (1898) raconte par exemple le suicide collectif d'une famille indigente qui, faute de ressources, pris le parti de se donner la mort par asphyxie : les parents résignés succombent les premiers ; dans un sursaut de lucidité, les enfants ouvrent la fenêtre, refusant de mourir sans avoir livré bataille ; la pièce se clôt sur l'appel à une révolution sociale.

Lucien Descaves fait par ailleurs partie des membres fondateurs de L'Académie Goncourt où il fit son entrée sous la houlette de J.-K. Huysmans pour qui il fut un ami et un confident avant d'être désigné par lui comme son exécuteur testamentaire. Après la mort de son parrain, Descaves fait figure de membre influent et réfractaire, fidèle à l'orthodoxie goncourtienne sel'on laquelle le prix doit être décerné chaque année à un jeune inconnu, fort et audacieux. En 1932, il défend énergiquement Voyage au bout de la nuit de Céline dont il prédit le succès. Mécontent du sort réservé à son candidat (le prix ayant échoué aux Loups de Guy Mazeline) chez qui il décèle de grandes affinités avec Vallès, l'auteur de Sous-Offs rompt tumultueusement avec l'Académie et ne vote dès lors guère que par correspondance.

Fidèle à ses idéaux jusqu'à l'outrance, Descaves se montre intransigeant avec toutes les compromissions ; aussi condamne-t-il, à la fin de sa vie, les abominations de l'Epuration qu'il présente dans ses Souvenirs d'un ours comme une horreur. Et des horreurs, l'auteur de Sous-Offs en a vues, puisqu'il a été successivement témoin de la guerre de 1870-71, de la répression de la Commune et des deux abattoirs humains du XXe siècle. Il s'éteint le 6 septembre 1949 en léguant à la postérité une œuvre riche et diversifiée, marquée par une forte unité de ton et d'inspiration. 1) Revue des œuvres nouvelles, 1914.

mnidhal dans Illustres Méconnus.
- 1347 lectures - mention j'aime

Ils ont aimé Lucien Descaves ou la malédiction d'un nom

Twitter Facebook Google Plus email

Inscription à Librosophia

##user_image##
##user_name## ##content_content##
##content_date##
Lucie Laval Un auteur visiblement plein de contrastes, ça donne envie de le découvrir ! 
kittima Bonjour Mnidhal. Je ne connaissais pas cet auteur et ce que vous en décriviez me faisait effectivement penser à Céline, jusqu'à ce que vous précisiez qu'en fait ils avaient été liés.
En ce qui concerne la typhlophilie (vous m'avez fait découvrir le terme), j'ai pensé à 2 livres que vous connaissez peut être: 
  _"La lumière qui s'éteint"  , le premier roman de Rudyard Kipling, dont j'ai appris qu'il avait des troubles de la vue
  _"Et la lumière fut"  de Jacques Lusseyrand  ,un auteur sans doute moins connu mais bien intéressant, devenu aveugle à 8 ans après un accident, qui malgré cela s'est investi pendant la guerre de 1940 dans la  Résistance
mnidhal Bonsoir Kittima,
 
Je ne manquerai pas de mettre le nez dans les deux ouvrages que vous aviez mentionnés et que je ne connais malheureusement pas ; j’ai récemment lu celui de Jacques Sémelin qui n’a pas été à mon goût, l’auteur profitant d’un semblant d’autobiographie pour se donner des vertus prométhéennes et régler quelques comptes à gauche et à droite.
 
 Pour en revenir au sujet, j’ai toujours constaté que ce genre de récits, passée l'euphorie du lancement, sombrent malheureusement dans le gouffre de l'oubli. . Même dans le milieu universitaire où on est sensé s'intéresser à tout, la question de l'écriture du handicap demeure hélas un terrain peu défriché... On dirait que travailler sur ce genre de sujets, ô combien originaux et passionnants à mon sens, rebute les gens.... Amis étudiants, voilà de quoi ne pas faire la Nième thèse sur Proust  !
 
mnidhal @Lucie
C'est surtout quelqu'unqui a su garder ses contrastes jusqu'à la fin de sa vie... un de ses rares
intellectuels chez qui ça n'a jamais disjoncté !
mnidhal ces rares*
Lucie Laval Tu as raison Mnidhal : c'est peut être le plus dur de rester fidèle à ses contrastes... Car pour la plupart des gens, c'est l'harmonie qui doit prévaloir, là où les contrastes effraient et rebutent parfois. Ainsi, bravo à Descaves !
kittima Rebonjour.
J'ai été étonnée et contente d'entendre Mr Busnel, l'animateur de la grande librairie, citer et montrer le livre de Jacques Luceyran;
Alors qu'il parlait du livre d'un auteur germanoaméricain dont l'un des personnages est aveugle: "Toute la lumière que nous ne pouvons voir" d'Antony Doerr.
Lucie Laval Je tiens d'ailleurs à signaler que les éditions PRAIRIAL (http://www.editions-prairial.fr/04rmv.html) ont réédité le livre de Lucien Descaves (co-écrit avec Lucien Laforge) RONGE-MAILLE VAINQUEUR ! Bravo à eux !!

Paul Léautaud : le Petit Ami

Illustres ...  1207  

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.