Rachilde : Femme de Lettres au XIXème siècle

Femme par transgression

Marguerite Eymery, Rachilde, Mme Alfred Valette, Jean de Childra... C'est d'une illustre méconnue dont nous parlerons dans ces quelques lignes. Son père était militaire et souhaitait avoir un fils. Sa mère était adepte de spiritisme. La jeune Marguerite fut très vite en opposition avec sa famille et son milieu. Elle cultiva avec soin l'art de la transgression. 

Elle aimait s'habiller et se coiffer à la garçonne, elle obtint même une permission de travestissement de la préfecture de police. Au-delà de son apparence, qu'elle aimait à modeler sur des modèles inversés et qui lui valu très tôt une réputation sulfureuse, Rachilde se choisit une activité résolument masculine : écrivain. Bien peu de femmes à l'époque peuvent se vanter d'en avoir fait autant, et d'avoir eu une production aussi abondante. En 1889, elle se marie avec Alfred Valette, directeur de la revue symboliste Le Mercure de France. Son sal'on au Mercure attire de nombreux écrivains tels que Heredia, Jean Lorrain, Jean de Tinan, Pierre Louÿs, Maurice Barrès, Paul Verlaine, André Gide, Guillaume Apollinaire, Stéphane Mallarmé... Une femme au centre de ces hommes, qui se présente comme leur égale, et qui compare sa plume à leurs plumes. Quoi de plus transgressif ?

Femme de Lettres

La Femme de Lettres se fit une réputation en publiant Monsieur Vénus en 1884. Nous entendons beaucoup parler de domination ces temps derniers avec l'adaptation cinématographique de Fifty Shades of Grey. Le sujet n'est pourtant pas nouveau. Monsieur Vénus retrace les frasques d'une aristocrate autoritaire et dominatrice, qui s'attache à féminiser à outrance un ouvrier fleuriste avant de se donner à lui. Cet inversement des rôles est typique de l'écriture de Rachilde : une écriture sobre, incisive, poignante. 

La Tour d'Amour

Un de ses romans les plus célèbres est La Tour d'Amour, publié en 1899 aux éditions du Mercure de France. L'intrigue se passe dans le phare d'Ar M'en (littéralement "le rocher" ou "la pierre" en Breton), situé à proximité d'une importante zone de récifs, ce qui initia sa construction. Construction qui fut jugée impossible par de nombreux architectes, la roche étant très étroite et incessamment couverte par les flots. Mais impossible n'est pas Breton et le phare domina fièrement la mer dès 1881, avant d'être définitivement achevé en 1902.

Rachilde s'empare de ce lieu exclusivement masculin et évoque avec un réalisme surprenant le quotidien infernal des gardiens de phare. "Le Maleux" est un jeune marin désigné pour succéder au gardien décédé de l'Ar M'en. Il y rejoint un gardien chef sinistre et inquiétant, à la voix de femme. La conversation entre les deux hommes est inexistante ; pourtant, Rachilde évoque le dialogue d'incompréhension et de haine qui se tisse entre les deux hommes. Lorsque le plus jeune rêve d'un amour presque enfantin avec une jeune fille de la côte, le plus vieux guette les navire échoués après les tempêtes pour aller violer les cadavres de leurs malheureuses passagères. Les mots de Rachilde sont beaux et crus, d'une rare violence dans une action figée. Le désespoir de son personnage nous colle à la peau, hante nos pensées bien après avoir refermé son livre. Ses mots restent, indélébiles : "Et je suis fou, car je n'espère plus rien, je n'attends plus rien... Pas même la belle noyée de la marée montante !"

Lucie Laval dans Illustres Méconnus.
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