Chronique d’une mort annoncée - García Márquez

Ce texte est une réponse à Le Tour d'Ecrou - Henry James de Louknaille.
Quand est parue ma dernière critique sur Le Tour d’Ecrou d’Henry James, on m’a dit : « Chouette critique, mais tu nous spoiles la fin ! ». J’avoue, mea culpa. Avec Chronique d’une mort annoncée, ce problème ne risque cependant pas d’arriver. Comme nous l’indique le titre de l’œuvre du colombien Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature, le décès du protagoniste Santiago Nasar n’est une surprise pour personne, pas même pour le lecteur. En effet, García Márquez fixe le sort de son personnage dès la première phrase du roman et nous annonce de but en blanc que Santiago Nasar va être assassiné.  

Mais qui a tué Santiago Nasar ?

Nous pourrions alors refermer le livre, songeant qu’il n’y a aucun intérêt à en poursuivre la lecture si l’on connait l’issue de l’œuvre. Le génie de Gabriel García Márquez s’illustre toutefois à travers sa faculté à tenir le lecteur en haleine. Si l’on sait que Santiago Nasar n’échappera pas à son fun'este sort, l’auteur s’amuse à entretenir notre curiosité : qui l’a tué ? Pourquoi ? Comment ?

Le narrateur, un ami de Santiago Nasar, retrace les faits de nombreuses années plus tard et tente de comprendre comment il est possible qu’un meurtre connu de tous n’ait pas pu être évité – car dans le village où se déroule le meurtre, chacun sait ce qui se prépare, hormis Santiago Nasar lui-même. Nous, lecteurs, nous délectons des découvertes du narrateur, qui nous sont révélées au fil des témoignages des uns et des autres.

Une chronique plus qu’une enquête

Là encore, le titre de l’œuvre s’avère très clair : le narrateur n’est pas un policier qui tente de résoudre une enquête. Les coupables sont connus, avouent le meurtre et en tirent la satisfaction d’avoir préservé l’honneur de leur famille. Rien de bien mystérieux là-dedans. Chronique d’une mort annoncée n’est donc en aucun cas un polar. On ne trouvera ici nul détective prenant très au sérieux sa mission. 

Au contraire, en dépit du thème sombre de l’œuvre, un meurtre particulièrement sanglant, le récit est burlesque. Le narrateur mélange ses propres souvenirs des noces d’Angela Vicario et de la matinée maudite à ceux des villageois aux personnalités riches en couleurs. Les témoignages des différents protagonistes font penser à ceux qu’un journaliste pourrait insérer dans un (mauvais ?) reportage télévisé. Leur superstition, le contraste entre les uns et les autres ou les grivoiseries  liées aux noces font sourire et permettent à l’atmosphère du récit de rester légère.

Une touche de « réalisme magique »

Le réalisme magique est particulièrement présent dans les œuvres de García Márquez. Des éléments magiques, fantastiques, mythiques, etc. sont introduits dans un environnement tout à fait rationnel et banal. Bien souvent, le narrateur omet délibérément de commenter ces faits étranges, comme s’ils ne sortaient pas de l’ordinaire et qu’il n’y avait aucune raison de les commenter. Le lecteur, lui, a conscience que les faits présentés ne pourraient jamais survenir dans le monde réel.

Dans Chronique d’une mort annoncée, le réalisme magique est plus discret que dans d’autres œuvres latino-américaines du XXe siècle. Il reste néanmoins perceptible à travers les talents ésotériques de certaines villageoises, comme l’interprétation des rêves et des pouvoirs proches de la télépathie. On s’étonne également de la ténacité de Santiago Nasar après son agression : il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir courir plusieurs minutes en tenant ses entrailles à pleines mains, et de faire en sorte qu’elles demeurent propres. « Il a même pris le soin de secouer d’un geste de la main la terre qui lui collait aux tripes », dira la tante du narrateur. Chapeau, Santiago !

A qui la faute ?

La grande inconnue du récit réside dans l’identité du, ou des véritables coupables. Santiago Nasar a-t-il réellement commis la faute que lui imputent ses assassins ? Et les villageois, qui tous savaient que le meurtre allait survenir, de quoi sont-ils coupables ? Peut-on les blâmer d’avoir cru à une simple querelle à la suite de noces bien arrosées et de n’avoir pas pris la menace des assassins au sérieux, même si les assassins eux-mêmes ont tout fait pour inviter le village à les empêcher d’agir ?

En réalité, le meurtre n’a pu se produire qu’en raison d’une multitude de coïncidences, d’erreurs et de malentendus qui nous poussent à croire que seule la fatalité est responsable. Santiago Nasar mourra tout de blanc vêtu. On croirait presque à un martyr, ou un héros grec abattu au nom de l’honneur.

C’est cruel, mais l’on en redemande. Chronique d’une mort annoncée, par son format et la fascination qu’elle provoque, fait partie de ces œuvres que l’on ne peut que lire d’une traite.

Louknaille dans Littérature Etrangère.
- 1923 lectures - mention j'aime

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.