Le mystère Simenon

Les incroyables personnages de Simenon

André Gide, en son temps, avait déjà été fasciné par cet écrivain fécond qui, d'une écriture "blanche", avait su comme personne réunir dans son œuvre monumentale une galerie de personnages plus vrais les uns que les autres. Notables ou petites gens - sans oublier bien entendu le fameux commissaire Maigret - ceux-ci révélaient à travers leur quotidien si bien décrit, si bien disséqué, quelque chose d'universel à quoi le lecteur pouvait aisément s'identifier.

Avec une grande économie de moyens, Simenon ainsi nous faisait pénétrer au cœur même de leur intimité, et ces nombreux anti-héros à côté desquels passent tant de romanciers, prenaient chez lui une vie singulière, une consistance et une force inoubliables. De rebondissements en rebondissements, les événements les plus ordinaires savaient même sous sa plume toucher à l'extraordinaire, comme si du falot, du banal, de l'anodin, devaient toujours surgir le fortuit, le paradoxal, l'imprévisible. 

Simenon : le style de "Monsieur Tout-le-monde"

Les cinéastes d'ailleurs, non sans clairvoyance, avaient par dizaines adapté ses histoires, des histoires qui parlaient immédiatement au cœur de chacun à la faveur d'une intrigue savamment ficelée. Mais que dire du style de Simenon ? Je ne peux résister au plaisir de vous livrer à ce sujet une savoureuse anecdote. "Il écrit comme Monsieur Tout-le-Monde" disait de lui un critique ulcéré. Son confrère, d'un ton humoristique, lui répondit un jour : "Ce qui est tout de même curieux, c'est qu'à part Simenon, personne ne sait écrire comme Monsieur Tout-le-Monde". 

Comme tant d'autres, j'ai moi-même été surpris par ce style qui semble n'en être pas un. Fâcheuse erreur ! Sous une apparente simplicité, voire banalité, ce style presque sans relief, aux tonalités "blanches", se montre d'une redoutable efficacité. Le lecteur médusé, littéralement envoûté par cette prose à la fois élastique et sèche, éprouve chaque fois le sentiment de vivre le récit en direct. L'art de Simenon en effet peut susciter d'autant plus de jalousies qu'il ne s'affiche pas, qu'il demeure discret, un peu comme une rivière sage se faufilant au pied des collines.

L'écrivain dans tous ses états 

Simenon, c'est aussi une voix, un ton dont le charme insidieux hante la moindre page. Reste enfin sa prodigieuse fécondité ! devant laquelle nous sommes quelque peu en droit de céder au vertige. Près de deux cents romans, des centaines de contes et nouvelles, plusieurs ouvrages à caractère autobiographique portent la signature de cet auteur inclassable. Et combien de chefs-d'œuvre ?

La puissante créatrice de Simenon n'a que peu d'équivalents dans l'histoire de la littérature mondiale. "Arbre à romans" - ainsi se décrivait-il - l'écrivain belge écrivait vite. Pendant la rédaction de ses livres, composés pour la plupart en une dizaine de jours avec une intensité phénoménale, la tension psychologique qu'il s'imposait afin d'être chacun de ses personnages - lui même s'est largement expliqué là-dessus - lui faisait perdre à chaque séance au moins un kilo et s'accompagnait de temps à autre de désagréments physiques : malaises, nausées, vomissements... Et ce rythme d'enfer, entrecoupé de menues périodes de repos, s'est poursuivi durant des décennies sans que jamais la qualité de son œuvre ait eu à en pâtir. Incroyable Georges Simenon !

Thierry CABOT dans Littérature Etrangère.
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