Le Tour d'Ecrou - Henry James

Ce texte est une réponse à Jules Barbey d'Aurevilly - L'Ensorcelée de Lucie Laval.
Le Tour d’Ecrou (The Turn of the Screw) est une nouvelle d'Henry James parue en 1898. Elle appartient au genre fantastique. Elle a fait l’objet de plusieurs reprises et adaptations, dont un opéra de Benjamin Britten qui l’a remise au goût du jour. Pour ma part, je recommande également l’adaptation BBC de 2009 avec Michelle Dockery (Downton Abbey).

Entre fantastique et gothique

L'irruption du surnaturel...

Le Tour d’Ecrou met en scène une jeune gouvernante fraîchement arrivée sur la propriété de Bly pour y former deux orphelins, Flora et Miles, neveux d’un gentleman de Harley Street qui n’a pas de temps à dédier à ces enfants.

Flora et Miles sont de petits anges, mais très vite, la vie à Bly s’écarte du tableau idyllique dépeint les premiers jours par la gouvernante. Deux êtres viennent hanter la propriété et exercer leur perversion sur les enfants. Le surnaturel fait alors irruption dans la vie de la gouvernante, qui découvre qu’il s’agit de son prédécesseur, la gouvernante Miss Jessel, et d’un valet du maître, Peter Quint, tous deux décédés.

...sur fond gothique

A cette dimension fantastique s’ajoute une touche de gothique qui se traduit par la réutilisation de plusieurs lieux communs traditionnellement associés au genre : une architecture imposante et composée de tours dans lesquelles apparait le fantôme de Peter Quint, des scènes nocturnes où la gouvernante traverse des couloirs sombres à la lueur d’une chandelle, la perversion d’âmes pures.

Un clin d'oeil aux histoires de fantômes de l'époque

Le Tour d’Ecrou s’inscrit dans la lignée d’œuvres œuvres victoriennes. Le roman Jane Eyre est cité au début de la nouvelle. La gouvernante se demande à son arrivée à Bly si la grande bâtisse de pierre, avec toutes ses tours et meurtrières, sert à cacher au monde l’existence d’un proche pris de démence. Le lecteur pense aussitôt à Bertha, la première épouse de M. Rochester.

Une gouvernante difficile à cerner

Une figure maternelle

La gouvernante est la narratrice principale de la nouvelle. Dans la mesure où le récit est présenté à travers son regard, on sait peu de choses sur elle. Son nom n’est jamais cité,  son passé est à peine évoqué.

Le lecteur découvre des éléments de sa personnalité au fil du récit. Son instinct maternel envers Flora et Miles frappe très vite. Les protéger de Quint et Miss Jessel devient sa priorité absolue et elle s’avoue prête à tout pour ces enfants à qui elle s’adresse en des termes très affectueux : « Mon petit Miles », « mon garçon », « mes enfants », dira-t-elle avant de s’avouer « éblouie, enivrée par leur beauté ».

Force et naïveté

Au début de la nouvelle, la gouvernante fait preuve d’une incroyable capacité à se voiler la face et à céder aux cajoleries des enfants. Elle n’appelle jamais le maître à l’aide, elle faillit dès qu’il s’agit de poser les questions qui fâchent au sujet des fantômes que Miles et Flora fréquentent volontiers. Elle ne trouvera le courage de demander à Miles les raisons de son renvoi de l’école que tard dans le récit, car après tout, n’est-il pas un parfait gentleman ?

Et pourtant, elle démontre par moments une véritable force et une détermination que rien n’ébranle. Elle défie du regard le spectre de Peter Quint jusqu’à le faire disparaître dans les ténèbres. Elle décide de quitter Bly, puis se ravise pour sauver les enfants. Elle accepte de rester seule dans la maison hantée, renonçant à son unique confidente Mrs Grose, convaincue que Miles va céder, tout lui raconter et ainsi échapper au pouvoir de Peter Quint.

Une simple histoire de fantôme ?

La gouvernante a aussi tendance à rêver d’amour, comme en attestent ses lectures (Amelia de Fielding, roman d’amour du XVIIIe siècle) et son attirance immédiate pour le maître de Harley Street. Ce personnage controversé a donc fait l’objet de lectures psychanalytiques qui interprètent son comportement comme le résultat de névroses et de fantasmes sexuels.

Le thème de la sexualité est en effet présent dans l’œuvre, bien qu’il soit traité de façon implicite. Il est sous-entendu que Quint et Miss Jessel entretenaient des relations charnelles, et certaines interprétations vont jusqu'à supposer que de leur vivant, leur perversion se traduisait par des actes de pédophilie envers Miles et Flora.

Ce que l’on peut assurer sans prendre trop de risque, c’est qu’Henry James ouvre un vaste champ des possibles en ce qui concerne l'interprétation de son œuvre. La scène finale n’échappe pas à la règle et laissera le lecteur décider ce qui provoque la mort du petit Miles. La gouvernante l’a-t-elle étouffé dans son étreinte protectrice ? Quint l’a-t-il détruit en constatant qu’il lui échappait et que la gouvernante triomphait ? A vous d’en juger.

Louknaille dans Littérature Etrangère.
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