Un éditeur spécialisé en littérature coréenne

J'ai eu l'opportunité au salon du livre de Paris en mars dernier de rencontrer le directeur des Editions Decrescenzo, spécialisées en littérature coréenne : Franck de Crescenzo. Voici une nouvelle opportunité de découvrir les coulisses du métier d'éditeur, à travers ce nouvel angle de la littérature étrangère ! 

Editions Decrescenzo - Interview

M. de Crescenzo, vous êtes directeur des Éditions de Crescenzo, spécialisées en littérature coréenne : comment ce projet est-il né ?

C’est une histoire assez simple, une histoire familiale et passionnelle. Tout a commencé avec la création en 2009 d’une webrevue spécialisée en littérature coréenne, Keulmadang, avec laquelle nous rendions compte de ce qui était publié en France, publications aussi bien récentes qu'anciennes. Nous constations alors qu'il était traduit et donc publié trop peu de livres coréens en français pour faire vivre une revue spécialisée et soutenir un rythme bimestriel.

Comment entretenir ce contenu tout en renouvelant les chroniques que nous proposions ? Cette réflexion s’est faite, il ne faut pas le cacher, un soir autour d'un bon verre de vin, en famille, c’est-à-dire comprenant aussi nos amis proches. Il en a donc résulté, avec enthousiasme et un brin de folie, l'idée de créer une maison d'édition dédiée à la littérature coréenne et le projet a pris forme en octobre 2012, à la suite d'une étude qui a duré six mois environ.



  

Quelles sont les grandes caractéristiques de la littérature coréenne, par rapport par exemple à la littérature chinoise ou japonaise ; comment se démarque-t-elle ?

Outre les différences linguistiques, et bien que la langue coréenne utilisait les caractères chinois et que la langue japonaise trouve des similitudes avec la langue coréenne, les différences entre ces littératures relèvent des différences dans l’histoire des pays.

Histoires littéraires bien entendu mais aussi mémoire des événements. Chacun sait que la Corée a vécu un XXe siècle particulièrement difficile avec quarante ans d’occupation japonaise, pendant laquelle sa langue et sa littérature ont été brimées. Trois années de guerre avec la Corée du Nord, puis trente années de dictature militaire, avant de trouver la démocratie et presque en même temps la société de consommation. Inévitablement, la littérature a accompagné ces différentes périodes et s’en est trouvée autant influencée qu’inspirée. Même si ces événements sont maintenant loin, ils continuent sous une autre forme à travailler la société coréenne.

Peut-on parler d'un "âge d'or" de la littérature coréenne et quand se situerait-il ?

Parler d’un âge d’or réifierait la littérature à une période ou bien à un courant, mais il est certain que les événements dont je parlais plus haut ont eu une influence sur la production littéraire coréenne, autant en quantité qu’en qualité. Ainsi, la littérature de la souffrance, la littérature réaliste, la littérature engagée des années 70-90 ont été des périodes marquantes, avec des œuvres remarquables dont certaines traduites en français. Aujourd’hui, le combat de la littérature coréenne est autre : il s’agit d’être reconnue comme littérature spécifique sur la scène internationale et la génération d’auteurs actuels s’inscrit bien dans ce courant.

Pouvez-vous nous présenter trois auteurs emblématiques de la littérature coréenne ?

C’est une question difficile à laquelle répondre. Chaque période est en soi emblématique. Parus chez d’autres éditeurs je pourrais vous citer Hwang Sok-yong, Yi sang ou Yi Mun-yol. Pour cette décennie, je citerais volontiers YI In-seong (Sept méandres pour une île ; Saisons d’exil). Cet auteur a révolutionné le genre littéraire en Corée. J’ai une profonde admiration pour son style littéraire sans concession. Ses textes sont très travaillés, et son rapport au lecteur est un rapport d’intelligence bien qu’il ne lui laisse jamais de répit.

Je citerai également Han Kang, une jeune auteure d’avenir (Pars, le vent se lève), qui a un réel talent d’écriture, une extrême sensibilité et une justesse de ton. Ensuite, hors du registre des romans, comment ne pas mentionner Ko Un (Poèmes de l’Himalaya), un poète d’une énergie si intense. Il suffit de le voir sur scène lire ses poèmes avec une telle force et une telle présence malgré ses 82 ans. Ses textes sont le reflet d’une vie riche d’homme engagé dans de nobles causes. Je pourrais en citer bien d’autres, comme Lee Seung-u, Jung Young-moon ou Park Bum-shin.



  

Parlons maintenant en détail de votre projet : quelle est votre ligne éditoriale ? Quels ouvrages privilégiez-vous ?

Nous avons démarrés avec comme projet de « Présenter une littérature coréenne variée et de qualité ». Ce parti pris, ou cette ligne éditoriale, répondait à la nécessité de faire émerger des auteurs plus récents que ceux publiés habituellement. Pour cela, il nous fallait aller, en quelque sorte, à contre courant de ce qui avait été fait depuis 20 ans, et tenter de publier de jeunes auteurs (Kim Ae-ran, Kim Jung-hyuk, Kim kyung-uk, Han kang, Choi Jae-hoon) ou certains auteurs qui nous semblaient incontournables (Yi In-seong, Lee Seung-u, Eun Hee-kyung) pour appréhender cette littérature dans toutes ses dimensions.

Nous avons commencé avec deux collections : Romans, et Microfictions, pour ensuite élargir peu à peu. Aujourd’hui, y compris la revue Keulmadang, dont le quatrième numéro vient d’être publié au format papier, nous disposons des collections Essai, Poésie (avec Ko Un et Kim Hyesoon) et de la toute dernière née, le Polar, dont je ne saurais trop vous conseiller le livre de Jeong You-jeong, Les nuits de sept ans, à paraître en mai. Aujourd’hui, sans pour autant nous presser, nous réfléchissons à la possibilité de nous ouvrir vers le livre pratique et la jeunesse.

Quel ouvrage conseilleriez-vous à un novice qui voudrait découvrir la littérature coréenne ?

Vous allez me fâcher avec la plupart de mes auteurs… Bien sûr, il y a des auteurs emblématiques de chaque période littéraire traversée. Mais si nous devions recommander un auteur témoin de l’époque que nous vivons, je citerais Kim Ae-ran (Ma vie dans la supérette, Cours papa, cours !...). Ses quatre recueils de nouvelles (avec Comment se passe ton été ? et Chanson d’ailleurs, le dernier paru en février) sont de petits bijoux d’humour, de sensibilité et profondément révélateurs de la Corée contemporaine.

Est-il difficile de faire connaître la littérature coréenne en France ?

Oui, ce n’est pas une tâche aisée, il faut bien le reconnaître. Tout d’abord beaucoup de gros éditeurs s’y sont essayés, et beaucoup ont abandonné, ou bien ont ralenti leur production, preuve, sans doute, de la difficulté d’installer cette littérature dans le panorama français. Ensuite, on retrouve des difficultés techniques, notamment la traduction, qui doit être qualitative et qui prend un temps assez long (parfois jusqu’à 18 mois), heureusement nous avons de véritables experts dans ce domaine.

Une autre difficulté réside dans la distance géographique entre nos auteurs et le pays ou sont exposés leurs œuvres traduites. Il n’est pas simple d’organiser des rencontres régulières en présence de l’auteur quand nous avons une actualité éditoriale. La langue d’origine implique également une traduction systématique, et donc des moyens économiques d’interprétariat et cela peut freiner.



Après, j’aurais tendance à dire, c’est aussi une question de frilosité : que ce soit du lectorat, de la presse ou de certains libraires. On se mobilise peu pour ce que l’on connaît peu, on recherche ou on communique de préférence sur des valeurs sûres plutôt que sur l’inconnu. Le « risque de la découverte » est un pas que tous n’entreprennent pas de franchir.

Cependant, loin de le déplorer, je me dis que c’est en quelque sorte notre combat (sans pour autant se sentir porteur d’une mission sacrée) que de participer à l’émergence de cette littérature afin qu’elle obtienne la reconnaissance des spécialistes comme du grand public. La littérature coréenne a encore un certain chemin à faire pour être reconnue. Cette année, avec Livre Paris et la Corée du sud comme pays invité d’honneur, nous espérons un bel effet levier.

Aurons-nous prochainement l'occasion de venir à votre rencontre lors de salons ou de festivals littéraires ?

Nous essayons, avec nos moyens, d’être assez actifs dans ce domaine, c’est une excellente méthode pour nous de rencontrer et de partager avec le public de lecteurs. Après avoir fait Livre Paris et le Salon de L’édition Indépendante de Cadenet, nous allons prochainement faire le Salon Étonnants voyageurs de Saint-Malo, du 13 au 16 mai. Nous serons ensuite présents au Séoul International Book Fair 2016, en Corée du sud, en juin.

Par la suite, nous irons à la Foire du Livre de Brive, du 4 au 6 novembre, avec notamment notre auteur Kim Jung-hyuk (Bus errant ; La bibliothèque des instruments de musique ; Zombies, la descente aux enfers ; Les ombres du lundi) et sur le même week-end, nous serons à La Fête du Livre Asiatique, à Paris les 5 et 6 novembre. D’autres salons sont en cours de négociations, mais il est un peu tôt pour communiquer sur notre éventuelle présence.


Retrouvez toutes les actualités des Editions Decrescenzo ici : http://www.decrescenzo-editeurs.com/

Lucie Laval dans Métiers du livre.
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